Promouvoir la marche en milieu urbain avec le design actif
Face à la crise de santé publique que traverse notre société, le design actif a émergé au début des années 2000 comme une approche innovante visant à encourager l’activité physique et plus généralement à faciliter les comportements actifs au quotidien dans les environnements urbains. En effet, l’aménagement de l'espace urbain influence nos comportements [1, 2, 3] en facilitant et encourageant certaines pratiques telles que la marche et l’utilisation des mobilités douces (pistes cyclables, voies vertes), la fréquentation des espaces verts (aménagement de parcs, jardins partagés) ou la participation à des activités sociales actives. Au sein de scity, nous cherchons à comprendre comment les principes du design actif contribuent à la promotion de la santé physique et mentale pour toutes et tous, en facilitant un mode de vie actif et inclusif au cœur de la ville.
En effet, en encourageant les déplacements actifs tels que la marche ou le vélo, une conception urbaine dite “active” favorise non seulement une meilleure santé physique, mais aussi un bien-être mental accru. La marche, par exemple, a des effets positifs sur l'humeur et l'estime de soi [4, 5, 6], et s'avère être un outil efficace pour lutter contre la dépression ou les symptômes dépressifs [7]. Les déplacements à pied plus fréquents, facilités par la proximité des services, favorisent également les liens sociaux grâce aux interactions humaines régulières que cela permet.
Ainsi, le design actif contribue à la création d'un environnement urbain sain et convivial en adoptant une approche holistique de la santé individuelle (physique, mentale, émotionnelle et sociale).
Les 10 principes de l’active design selon Sport England avec pour principe fondamental des activités doivent être inclusives et accessibles à tou·tes.
Pour cela, comprendre les comportements et la psychologie des piéton·nes est essentiel pour concevoir des environnements urbains qui encouragent naturellement la marche, et favorisent des habitudes vertueuses pour le bien-être au quotidien. Bien qu'il soit généralement reconnu que la durée et la distance du trajet jouent un rôle central dans le choix de l'itinéraire des piéton·nes [8, 9, 10], la littérature scientifique met également en évidence des comportements dits de “déviation”, pour lesquels les piétons choisissent des itinéraires plus longs que ceux nécessaires pour atteindre leur destination. Ces comportements nous intéressent particulièrement pour relever les facteurs environnementaux qui amènent les individus à “dévier” de leur trajectoire. En 2010, une enquête portant sur 257 trajets réalisés par des individus dans la ville de Lille a révélé que près de la moitié des trajets (45%) comportaient au moins une déviation par rapport à l’itinéraire le plus direct [11]. Ces observations soulignent la tendance des piéton·nes à privilégier certains lieux tout en en évitant d'autres lors de leurs trajets.
Une ville active doit favoriser le confort sensoriel et le sentiment de sécurité de la population pour encourager les modes de déplacements actifs. Rue piétonne pacifiée et végétalisée de Barcelone, Carrer del Consell de Cent, dans le cadre du projet des “superblocks”. Photos réalisées par Claire Daugeard (scity),
Ainsi, pour qu'un espace urbain soit perçu comme attrayant, il doit intégrer plusieurs éléments essentiels.
Tout d'abord, les recherches en sciences cognitives insistent sur l'importance de considérer les facteurs perceptifs, cognitifs et sociaux. En effet, le confort sensoriel joue un rôle crucial, les personnes se déplaçant à pied étant beaucoup plus attentives et réceptives à leur environnement que lorsqu'elles utilisent d'autres modes de transport. L’ensemble des sens concourent à la prise de décision du trajet que les personnes empruntent en se déplaçant dans la ville (vision, audition, olfaction, kinesthésie). Les environnements visuels et sonores notamment constituent des facteurs essentiels dans la perception de l’agréabilité et du confort d’un trajet.
Le sentiment de sécurité est également un facteur fondamental, car il influence directement la disposition des individus à utiliser les espaces publics et à se déplacer à pied. Lorsqu'un environnement est perçu comme sûr, les piéton·nes sont plus enclin·es à l'explorer, à y passer du temps et à s'engager dans des activités sociales. Cela peut réduire le stress et l'anxiété associés aux déplacements urbains et améliorer la qualité de vie globale. De plus, un sentiment de sécurité accru peut encourager une plus grande mixité sociale et intergénérationnelle, en permettant à tou·tes les membres de la communauté, y compris les personnes âgées et les enfants, de profiter des espaces urbains de manière équitable et inclusive, et de s’y rencontrer.
Dans cette perspective, la littérature met en avant une approche de l’urbanisation qui encourage les modes de vie actifs et les activités sociales dans l’espace urbain : la mixité fonctionnelle.
La mixité fonctionnelle permet la création d’espaces urbains dynamiques et inclusifs.
La mixité fonctionnelle est un concept d'aménagement urbain visant à regrouper diverses fonctions (résidentielles, commerciales, culturelles, récréatives) dans un même quartier, permettant aux résident·es de vivre, travailler, faire leurs courses et se divertir à proximité. En favorisant une vie de quartier plus dynamique et attrayante, cette approche réduit les besoins en transport et soutient la vitalité économique et sociale des zones urbaines. Cela s’oppose à une alternative qui s’est longtemps montrée comme la norme : le zonage (“zoning” en anglais) [12], prônant une ville sectorielle, avec chaque espace affecté à une activité.
Représentation des concepts de “zoning” et de mixité fonctionnelle. Figure réalisée par Solal Jung (scity)
Cependant, pour que ces initiatives aient un réel impact, il est crucial de saisir les principes de la mixité fonctionnelle. En 2020, une étude réalisée par Miranda et collaborateurs a analysé l'impact des facteurs environnementaux sur l'attrait des rues [13], en mesurant la tendance des piétons à dévier de leur trajet le plus court. Ils ont notamment mis en avant que :
l'hétérogénéité et la diversité des commerces de proximité favorise l’attractivité d’une rue
l’accès à des établissements de restauration augmente de 4% la désirabilité d’une rue.
les rues adjacentes aux parcs sont 11,4% plus attractives.
En effet, selon cette recherche, chaque type de commerce attirerait 3,8% de piéton·nes supplémentaires. Les parcs et les points d'eau sont aussi des prédicteurs significatifs de l’augmentation de la durée des déplacements des individus en raison de leur capacité à attirer les habitant·es pour des activités de loisirs et de détente [14, 15, 16]. Cet effet est encore plus marqué lorsque les parcs sont situés à proximité de leurs lieux de résidence [17, 18, 19].
Les commerces ne sont pas les seuls services à proximité dans une zone de mixité fonctionnelle. Les écoles, musées, salles de sport ou même les hôpitaux situés à proximité des zones résidentielles jouent également un rôle essentiel pour encourager la marche.
Exemple de la transformation d’une zone commerciale en zone de mixité fonctionnelle au Luxembourg par Master Architecture Luxembourg
Photos: © UL – Diogo Gomes Costa, Caroline Faber, Florian Hertweck
Les bénéfices de la mixité fonctionnelle sont nombreux :
les zones de mixité fonctionnelle (habitat, commerce, loisirs) sont positivement associées à un bien-être supérieur, tant sur le lieu de résidence que de travail.
la proximité de diverses fonctions (habitat, commerce, loisirs) encourage les rencontres informelles et les échanges dans des espaces partagés au quotidien, favorisant ainsi la création de communautés entre voisins [16, 13].
l'amélioration de l'accessibilité aux besoins essentiels favorise une vie de quartier dynamique [16].
la présence de parcs et de points d’eau réduit la fatigue mentale et favorise la restauration cognitive [20, 21].
la promotion de transports actifs (vélo, marche) entre le lieu de résidence et de travail favorise la santé physique des résident.es [22, 23, 24]..
la présence sociale en continu dans les rues influencent positivement le sentiment de sécurité des habitant·es [2, 25, 26, 27].
Le dernier point est particulièrement crucial pour encourager les possibilités de marche dans un quartier. Le sentiment de sécurité augmente de 79% pour les femmes et de 65% pour les hommes lorsque les espaces urbains et les rues sont fréquentés [28].
Avant - Après. Transformation d’une zone commerciale en zone de mixité fonctionnelle au Luxembourg par Master Architecture Luxembourg.
Photos : © UL – Alborz Baboli Teymoorzadeh, Rendering © Aristavia – Marco Aristavia, Miguel Aristavia.
Néanmoins, les zones de mixité fonctionnelle ne doivent pas être considérées comme une solution miracle à appliquer uniformément dans toute une ville.
L'étude de Miranda et ses collaborateurs [13] a révélé que le bonheur des citadin·es était maximal dans des zones où se trouvent diverses activités (cafés, restaurants, magasins, etc.) et fréquentées par de nombreuses personnes. Cependant, des endroits plus calmes, sans commerces, avec des éléments naturels tels que des parcs ou des plans d'eau, favorisent également des sentiments positifs, et offrent des espaces préservés de nuisances pour le vivant non-humain. Ainsi, il est important de conserver des zones urbaines calmes et ressourçantes afin de favoriser le bien-être du vivant.
Un exemple de ville mixte fonctionnellement (mobilités douces, activités tertiaires, espaces verts, magasins et espaces de vie sociale) - Proposition d’aménagement urbain pour Pierce Street à Houston, Texas
(photo crédit Downtown district)
En rendant les rues vivantes, accessibles et attrayantes pour toutes et tous, la mixité fonctionnelle permet de penser nos villes pour stimuler la marche en milieu urbain et dynamiser le cœur urbain. Concevoir des espaces urbains mixtes encourage les usages et déplacements actifs, contribuant ainsi à la création d’environnements conviviaux, agréables et propices au bien-être.
Un grand merci à Solal Jung qui a rédigé cet article dans le cadre de son stage avec scity en 2024.
Références :
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