La nuit et la rue : éclairer moins et rassurer plus ?

C’est le début d’année et les journées en France sont encore trop courtes. Les trajets de fin de journée se font dans une relative obscurité. Dans le futur, les soirées d’hiver pourraient bien être encore moins lumineuses dans les rues des villes. De nombreuses municipalités en Europe réduisent en effet l’éclairage public afin de diminuer ses coûts et de mitiger son impact sur l’environnement. Pourquoi est-ce important ? Parce que dans certaines villes, le coût énergétique de l'éclairage des rues pourrait représenter 70% de la facture énergétique [1]. Comme nous en avons déjà discuté ici, l’éclairage public pourrait même nuire aux espèces animales non-humaines, contraintes de partager un environnement parfois peu respectueux de leur besoins physiologiques.

On le sait aujourd’hui, l'éclairage public contribue à améliorer la sécurité des piétons et des véhicules. Également, il contribuerait à améliorer le sentiment de sûreté [2-4], c’est-à-dire la perception subjective de sécurité. Bien que la relation entre les risques objectifs et le sentiment de sécurité soit complexe, il est important de considérer le versant ‘subjectif’ de la sécurité. Même injustifié, le sentiment d’insécurité peut affecter le comportements des individus de la même façon que s’ils étaient réellement en danger. Lorsqu’ils se sentent en situation d’insécurité, les individus tendent à éviter de sortir de chez eux lorsqu’il fait nuit. Ils tendent aussi à s’isoler en limitant leurs activités, ce qui peut entraîner des effets délétères sur leur santé physique et mentale [5]. De plus, le sentiment d’insécurité est susceptible d’affecter certaines populations qui se sentent déjà fragilisées dans les contextes urbains. Plusieurs études montrent en effet que les hommes reportent généralement un plus fort sentiment de sécurité que les femmes lorsqu’on les exposent aux mêmes espaces urbains, notamment parce que ces dernières se sentent plus vulnérables si un danger survient dans ces situations[5]. Le sentiment de sécurité doit ainsi être considéré avec attention, en prenant en compte les différences entre les individus.

L’éclairage public contribue à apporter ce sentiment de sécurité. Une étude indique que 92% des individus interrogés considèrent que l’éclairage de la rue est un facteur important pour se sentir en sécurité lorsqu’ils marchent seuls la nuit, au même titre que pouvoir avoir accès à de l’aide [6]. Il est donc pertinent de se pencher sur les caractéristiques de l'éclairage qui pourraient garantir le sentiment de sûreté des piétons, tout en limitant son coût écologique et économique [3,4]. Par exemple, une étude [3] note qu’un éclairage horizontal de 10 Lux suffirait à conserver un sentiment acceptable de sûreté (si l’on compare les sentiments de sûreté dans un même espace, entre le jour et la nuit). A titre de comparaison, l’éclairage requis des rues, routes et autoroutes en France est compris entre 15 et 50 Lux. D’autres paramètres (comme la distribution plus ou moins uniforme de la source de lumière, voir [6]) pourraient aussi jouer un rôle dans cette impression de sûreté. Ainsi, il semble que l’on pourrait maintenir les avantages de l'éclairage public tout en faisant baisser la facture économique et écologique. Il serait intéressant de se questionner sur une possible limitation de l'éclairage dans les zones où il est moins déterminant, comme les zones à faible risque de collision entre véhicules ou d’accidents, ou encore les zones moins touchées par la criminalité par exemple.

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Y-a-t-il d’autres leviers qui permettraient de garantir un sentiment de sûreté tout en réduisant les coûts de l'éclairage public ? Chez [S]CITY, nous pensons qu’une meilleure gestion de l’espace urbain passe aussi par une compréhension adéquate de la psychologie des habitants, de leurs représentations et de leurs biais cognitifs. Existe t-il donc des leviers psychologiques et cognitifs qui permettent d’assurer un certain sentiment de sécurité dans des rues un peu moins éclairées, et donc énergétiquement plus adaptées ?

Des psychologues ont exploré l'idée selon laquelle les ‘valeurs’ des habitants (ce qu’ils pensent être bon ou juste) pourraient influencer leur acceptation d’une réduction de l'éclairage public, en dépit du fait qu’un environnement relativement moins éclairé est perçu comme étant moins sûr [7]. Les valeurs personnelles pourraient même influencer l’acceptation d’un moindre éclairage des rues en impactant la façon dont les habitants perçoivent la sécurité des lieux. Face à un conflit cognitif entre les valeurs pro-environnementales et un sentiment d’insécurité, les habitants sensibles à la cause écologique pourraient en effet être moins influencés par la perception de l'insécurité, ou mieux encore, se sentir un peu moins en insécurité dans des milieux peu éclairés. Ils modifieraient ainsi leur cognition (‘cet environnement est peu sûr’) face à une autre cognition, jugée incompatible mais plus importante (‘nous devons protéger l’environnement’), un phénomène qui rappelle la réduction de la dissonance cognitive. En effet, la dissonance cognitive décrit une situation où l’on se retrouve en situation d’incohérence avec soi-même, comme lorsque des informations (‘je préfère une rue éclairée qui est plus sûre’) entrent en conflit avec nos préférences, nos croyances ou nos comportements (‘une rue éclairée consomme plus d’énergie’). L’inconfort psychologique provoqué par cette situation est appelé dissonance, et nous aspirons alors naturellement à réduire cet inconfort en déformant la réalité pour concilier croyances et comportements (‘cette rue peu éclairée paraît sûre’) (voir [8] pour plus de détails).

Croire en l’importance de la protection de l’environnement peut-il ainsi suffire à accepter la réduction de l'éclairage public ? Pour répondre à cette question, les psychologues ont donc délivré des informations concernant l’impact négatif de l'éclairage public (son coût financier et écologique, notamment son empreinte carbone) à une partie des participants, tandis qu’une autre partie n’avaient pas accès à ces informations. Grâce à un questionnaire évaluant leurs attitudes face à la nature et à la pollution, les participants ont également été séparés en deux groupes : un groupe peu enclin à adhérer à des valeurs pro-environnementales, et un groupe plus disposé à adhérer à ces valeurs. Les participants étaient ensuite confrontés à de courtes vidéos montrant des espaces publics plus ou moins éclairés, et il leur était demandé de s’imaginer dans cet espace, et de juger du caractère acceptable ou non de l'éclairage, et de leur sentiment de sûreté (par exemple, se sentiraient-ils à l’aise s’ils devaient marcher non-accompagnés dans un tel espace ?). Enfin, on leur demandait de choisir lequel des environnements était le plus acceptable en termes d'éclairage et de sûreté.

Les résultats de l'étude confirment qu’un espace urbain mieux éclairé semble plus acceptable et plus sûr. Cependant, les informations auxquelles étaient soumis les participants lors de l’expérience, ainsi que leurs opinions concernant l’environnement, ont eu une influence sur leur perception de l’éclairage.

En effet, les participants ayant reçu des informations concernant les coûts de l'éclairage public, et qui faisaient partie des plus enclins à embrasser des valeurs liées à la protection de la nature, trouvaient les éclairages les moins prononcés plus acceptables que d’autres participants partageant ces valeurs mais n’ayant pas reçu l’information sur les coûts de l'éclairage public. En revanche, chez les participants n'adhérant pas aux valeurs pro-environnementales, l’information sur les coûts de l'éclairage ne modifiait pas leur jugement du caractère acceptable de différents niveaux d'éclairage. Ainsi, l’information sur le coût écologique de l'éclairage public semblait uniquement impacter les représentations des individus déjà acquis à la cause écologique, et donc convaincus par l’importance et le caractère critique de ces chiffres.

Au delà de l'acceptation de la réduction de l'éclairage public, les valeurs des participants et l’information sur le coût de l'éclairage modifiaient-ils le sentiment de sécurité dans des environnements peu éclairés ? Les résultats semblent montrer que les participants adhérant aux valeurs pro-environnementales acceptent des intensités lumineuses plus faibles comme relativement sûres lorsqu’on leur avait appris (ou rappelé) le coût environnemental de l'éclairage public, en comparaison à d’autres participants adhérant aux valeurs mais pas informés du coût de l'éclairage public. Cet impact semble pourtant limité à certains niveaux de luminosité. Chez les participants peu enclins à embrasser des valeurs pro-environnementales, l’information ne semblait pas impacter le sentiment de sûreté.

Comment expliquer ces résultats ? Une possibilité est que les dispositifs congruents avec des valeurs déjà bien établies (comme par exemple la conviction que la pollution doit être réduite) sont plus facilement acceptés. Pour autant, une telle acceptation ne passe pas forcément par un changement de représentation, comme ici, une augmentation du sentiment de sûreté dans des endroits peu éclairés.

Cette étude rappelle l’importance de l’information et sa capacité de devenir un levier pour des changements de l’espace urbain. Les auteurs le rappellent : toute information congruente avec des valeurs peut jouer en faveur de changements. Cette information peut toucher à de nombreuses valeurs : motivation écologique, ou simplement économique. Aux décideurs/ses publics d’agir sur les bons ressorts.

Guillaume & Emma pour [S]CITY

Références

[1] Mills, E. (2002, May). Why we’re here: The $230-billion global lighting energy bill. In Right light (Vol. 5, pp. 369-385).

[2] Farrington, D. P., & Welsh, B. C. (2007). Improved street lighting and crime prevention: A systematic review. Stockholm, Sweden: National Council for Crime Prevention.

[3] Nasar, J. L., & Bokharaei, S. (2017). Impressions of lighting in public squares after dark. Environment and Behavior, 49(3), 227-254.

[4] Boyce, P. R., Eklund, N. H., Hamilton, B. J., & Bruno, L. D. (2000). Perceptions of safety at night in different lighting conditions. International Journal of Lighting Research and Technology, 32(2), 79-91.

[5] van Rijswijk, L., Rooks, G., & Haans, A. (2016). Safety in the eye of the beholder: Individual susceptibility to safety-related characteristics of nocturnal urban scenes. Journal of Environmental Psychology, 45, 103-115.

[6] Fotios, S., Unwin, J., & Farrall, S. (2015). Road lighting and pedestrian reassurance after dark: A review. Lighting Research & Technology, 47(4), 449-469.

[7] Boomsma, C., & Steg, L. (2014). The effect of information and values on acceptability of reduced street lighting. Journal of Environmental Psychology, 39, 22-31.

[8] https://medium.com/@Chiasma/la-dissonnance-cognitive-b779fda1fbe3

[S]CITY Team