Ville et émotions : vers un diagnostic sensoriel de l'espace urbain

Nos sens sont notre seule interface avec le monde extérieur. Sons, odeurs, textures … Grâce à nos sens, nous détectons et traitons les multiples informations provenant de notre environnement. Ces informations sensorielles d’une grande diversité peuvent générer en nous des émotions. Ces émotions peuvent alors en retour influencer la façon dont nous agissons et naviguons dans l'environnement. En effet, nos émotions guident nos actions et tendent généralement à nous tenir éloignés des situations négatives. Elles nous rapprochent aussi des situations positives.

Ainsi, dans un contexte urbain, nos sens et nos émotions peuvent tout autant nous pousser à éviter des rues mal éclairées (qui provoquent la peur) qu’à fréquenter des parcs (vecteurs de bien-être). De nombreux résultats scientifiques confirment en effet que la ville exerce une influence forte sur les individus en soulignant la façon dont le bruit, la nature, la densité, ou encore l'architecture impactent nos cerveaux et nos comportements.

Chez [S]CITY, nous sommes donc convaincus qu'intégrer les perceptions et émotions des individus dans la façon dont on conçoit les espaces publics est capital, et bénéficierait à la fois aux villes et à leurs habitants. Seulement, bien que sensibilisés à cette problématique, les métiers de la ville (architectes, urbanistes …) sont souvent dépourvus d'outils leur permettant d'inclure efficacement l'humain, sa cognition, ses sensations et émotions, dans leurs projets. De plus, les individus eux-mêmes ont tendance à ne pas prêter attention aux différents paysages sensoriels de la ville et aux émotions que ces derniers leur évoquent, cette influence étant souvent inconsciente.

En réponse à cela, nous avons développé un outil permettant un diagnostic sensoriel et émotionnel d'un environnement urbain. Ce diagnostic vise à inciter les individus à questionner les perceptions et émotions associées à l'espace, afin de comprendre l'impact des éléments urbains sur leur comportement. Une fois ces aspects reportés, des recommandations visant à maximiser les sensations positives et à minimiser les sensations négatives liées à l’environnement peuvent être formulées. Ces recommandations peuvent tirer profit des éléments qui ont un impact positif sur l'individu, et minorer, voire supprimer, ceux qui ont un impact négatif.

Récemment, [S]CITY a été invitée à animer une “Journée d’action urbaine en débat” au sein du Master 2 Urbanisme et Aménagement (INSA Strasbourg) réunissant des étudiants de filières diverses telles que l’architecture, la géographie ou encore l’urbanisme. Après avoir donné une conférence sur le fonctionnement du cerveau et du comportement, et l’impact de l’environnement urbain sur ces derniers, nous avons invité les étudiants à utiliser notre outil de diagnostic sensoriel. Au cours d’un atelier intitulé “La rue”, il leur était alors demandé de compléter un livret contenant diverses questions sur les propriétés sensorielles et émotionnelles d’un environnement urbain particulier : la rue où ils habitent.

Quai Saint-Jean, Strasbourg.

Quai Saint-Jean, Strasbourg.

Notre outil de diagnostic sensoriel

Notre outil de diagnostic sensoriel

Voici par exemple les émotions associées à la vue, l'odorat, l'ouïe et le toucher pour différents sites :

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Ces représentations suggèrent que l'environnement urbain génère bel et bien des émotions variées, en sollicitant nos sens. Les diagnostics ayant été faits sur différentes rues, le panel émotionnel est large, bien que certains sens et émotions semblent plus sollicités que d’autres. Il apparaît notamment que les rues décrites génèrent principalement des émotions positives (notons que Strasbourg est régulièrement classée dans le top 10 des villes où il fait bon vivre [1]). Parmi les sensations évoquant la joie ont notamment été relevées le faible niveau sonore, la présence d’eau, l’odeur de la nature, ou encore l’aménagement permettant à différentes mobilités de coexister. Parmi les émotions négatives, la peur est par exemple associée à un manque d’éclairage public ou à une circulation automobile trop dense, tandis que le dégoût est suscité par la pollution de l’air.

On notera que l’olfaction semble être moins stimulée que les autres sens par l’environnement urbain, ou que le spectre d’émotions liées aux odeurs est moins varié. Pourtant, l’humain pourrait reconnaître plus de mille milliards d’odeurs différentes selon une étude récente [2]. Alors, l’environnement urbain génèrerait t-il simplement peu d’odeurs ? Une explication possible serait que cette plus faible variété repose sur notre vocabulaire. Une étude menée sur 20 populations à travers le monde a en effet recensé la diversité de mots qui existe dans chaque langage pour décrire différentes sensations, et a mis en évidence que nous disposons généralement de moins de mots pour décrire les odeurs, comparé aux autres sens [3]. Peut être sommes nous donc moins capables de décrire finement les émotions associées au paysage olfactif d’une ville, bien que celui-ci puisse tout de même être déterminant dans la perception urbaine [4].

Ce graphique montre la hiérarchie des sens en terme de description linguistique, pour 20 langues différentes à travers le monde. Plus un sens est associé à une description linguistique riche, plus il est représenté à droite sur l’axe. Bien que la hiérarchie sensorielle change en fonction des langues, une tendance générale émerge : l’humain semble moins apte à communiquer sur les odeurs que sur les goûts, sons, textures, formes et couleurs (Majid et al.,2018).

Ce graphique montre la hiérarchie des sens en terme de description linguistique, pour 20 langues différentes à travers le monde. Plus un sens est associé à une description linguistique riche, plus il est représenté à droite sur l’axe. Bien que la hiérarchie sensorielle change en fonction des langues, une tendance générale émerge : l’humain semble moins apte à communiquer sur les odeurs que sur les goûts, sons, textures, formes et couleurs (Majid et al.,2018).

Ainsi, interroger les perceptions et émotions permet d’accéder à un versant plus sensationnel de l’environnement urbain, et peut également mettre à jour ses qualités ou ses défauts. Les recommandations viseront alors à pérenniser les éléments urbains associés à des sensations positives, et à questionner ceux qui sont associés à des sensations négatives. Par exemple, garantir une protection de la pollution sonore en installant par exemple des murs végétaux, susceptibles d’absorber les bruits dans certaines rues, ou encore réduire la circulation automobile pour assainir l’air et renforcer la sécurité dans d’autres.

Ce diagnostic sensoriel situé peut être décliné à différents types d’environnements (rues, espaces publics, quartiers ...), et peut également s’assortir de mesures objectives permettant d’évaluer les propriétés sensorielles et émotionnelles de l’environnement. Par exemple, des mesures physiologiques permettant d’évaluer l’éveil émotionnel d’un individu de façon objective, des mesures cinématiques permettant d’enregistrer les variations de déplacement susceptibles de refléter le ressenti de l’individu, ou encore des mesures environnementales permettant d’évaluer les caractéristiques pertinentes de l’environnement (niveau lumineux, sonore, etc.). Mettre en regard les données verbales subjectives et les données objectives peut en effet optimiser la compréhension du ressenti provoqué par l’environnement, et ainsi mieux agir sur ce dernier afin de le rendre plus adapté aux besoins des individus.

Chez [S]CITY, nous sommes convaincus que les experts du comportement et de la ville bénéficieraient grandement à collaborer, afin de mettre leurs savoirs et expériences respectives au service de l’environnement urbain et de ses habitants.


Emma & Guillaume

Nous remercions vivement Alexis Meier, directeur du Master de l’INSA, de nous avoir invités à présenter notre approche et nos travaux, ainsi que les étudiants pour leur écoute attentive et leur implication.


Références

[1] https://www.lexpress.fr/region/qualite-de-vie-le-top-10-des-villes-francaises_2033780.html

[2]Bushdid, C., Magnasco, M. O., Vosshall, L. B., & Keller, A. (2014). Humans can discriminate more than 1 trillion olfactory stimuli. Science, 343(6177), 1370-1372.

[3] Majid, A., Roberts, S. G., Cilissen, L., Emmorey, K., Nicodemus, B., O’Grady, L., ... & Shayan, S. (2018). Differential coding of perception in the world’s languages. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(45), 11369-11376.

[4] https://www.ccities.org/urban-smellscape-the-pheromones-of-a-city-and-the-sense-of-place/

[S]CITY Team